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Une vie de chalut

France, 2022.

Embarquement au départ du port de Keroman, département du Morbihan, Bretagne.

«D’un côté, il y a la mer filant vers l’horizon infini, l’air pur emplissant les poumons et cette extraordinaire sensation d’immortalité et d’extrême vulnérabilité lorsque des vagues gonflées d’écume soulèvent l’embarcation comme une feuille morte. De l’autre, il y a le manque de sommeil, la perte de repère, une cadence de travail infernale, un quotidien dans un environnement hostile et imprévisible, sans oublier le mal de mer…

Un revers de médaille qui fait que, depuis des années, l’activité de marin-pêcheur caracole en tête des métiers les plus dangereux. Et que ce métier magique, et synonyme d’aventure pour beaucoup, a de plus en plus de mal à éveiller des vocations chez les jeunes générations.

[…] Ce travail est celui de survivances. D’un savoir-faire, d’un patrimoine même. C’est le récit simple mais grandiose de ceux qui vivent en mer.»

Cyril Drouhet, directeur artistique du Festival de la Gacilly

Commande photographique du Festival de la Gacilly 2023, réalisée avec le soutien du Conseil départemental du Morbihan.

Fin novembre début décembre, la mer est mauvaise, beaucoup de navires restent à quai. Mais comme dit l’adage « qui regarde trop la météo passera du temps au bistrot». Et puis y a un bateau à rembourser et la croûte à gagner : "Le Dolmen" partira quand même.

« Aujourd’hui, c’est rare les bons matelots. On leur vend du rêve, qu’ils seront rapidement patrons, et que l’argent sera facile à gagner. Mais ils ne se rendent pas compte de la difficulté du travail. Beaucoup abandonnent après leur diplôme. »

Toutes les 3 ou 4h il faut se changer : le ciré est replié sur les bottes pour être prêt à être enfilé. Sur "Le Dolmen", les matelots ont à peine 17, 18 ou 20 ans, mais ont déjà souvent déjà navigué plusieurs années.

Le bateau est secoué en tous sens : tangage, roulis, houle, tout s’y met pour un effet machine à laver.« Normal, c’est l’hiver. »

Des élèves du lycée maritime aux retraités, jusqu’au patron-pêcheur resté 5h prisonnier de son bateau chaviré : l’appel de la mer. Dans les albums de familles, aux repas de Noël, « Bien sûr qu’on parle de pêche. De quoi tu veux qu’on parle d’autre? »

« J’aime la tranquillité, c’est pour ça que j’aime ce métier. Ici, personne vient m’embêter. »

« Les bateaux industriels ça ne devrait plus exister, c’est des hérésies sur l’eau. Ils ne pêchent pas : c’est des usines à vider les océans. Imaginez qu’un bateau comme le Scombrus peut pêcher jusqu’à 200 tonnes en un seul trait de chalut. Nous, c’est 60 tonnes à l’année… »

«Ma femme, quand elle entend souffler dans la cheminée à la maison, elle sait que le vent se lève. Alors elle s’en va à l’étage pour pas entendre et pas penser. Ton mari, son frère et ton fils sur le même bateau : vaux mieux pas penser.»

« Maintenant les bateaux sont plus sécuritaires, mais on croule sous la paperasse et les réglementations. On a même un permis à points… Pour attirer de nouvelles vocations, il faudrait des bateaux plus confortables et mieux équipés, mais on nous fait sans cesse réduire la taille des chalutiers. »

« Les jeunes ils n’ont pas encore les automatismes. Moi maintenant que je suis vieux, même si je ne vois plus grand chose, je connais tellement les gestes par coeur que ça ne me dérange pas de plus bien voir. »

Le Men Gwen est dans son jus, hormis l’électronique pour la navigation, et le moteur neuf, hors de prix.

« J’avais participé à une recherche d’équipage il y a plusieurs années. Collision avec un cargo, le bateau avait été coupé en deux. Le matelot a été sauvé par le cargo, il était à cheval sur un bout de plastique. Le patron on l’a jamais retrouvé. »

« En 2020, une soixantaine d’élèves était en bac pro pêche en France. Loin de compenser les 500 marins qui manqueront, rien qu’en Bretagne, d’ici deux à trois ans. »

« En moyenne, on dort cinq heures toutes les vingt-quatre heures, en fractionné. C’est sûr, le rythme est usant pour le corps… Quand on part douze jours d’affilée, on est tous claqués. C’est moins dur quand on est plus nombreux à bord, mais faut pouvoir payer les salaires. »

« Quand l’inspection passe à bord ils disent : rien n’est aux normes. Mais qu’est-ce que tu veux que je fasse avec un bateau qui a 35 ans? Faudrait tout démonter, c’est pas possible. »

« Enfermés à quatre sur une mer imprévisible dans une boîte en ferraille pendant des jours… On est hors du monde, c’est la liberté. »

L’équipage fonctionne sur deux rythmes de travail : soit par marées de 11-12 jours, soit à la semaine avec une coupure le week-end. Dans tous les cas, les pêcheurs débarquent leur pêche tous les un à trois jours vers 2h du matin et repartent immédiatement après.

« Nous ont est d’accord pour les quota de pêche et pour faire attention à la mer. On veut pas tuer la poule aux œufs d’or. Mais les bureaucrates, leurs belles idées, qu’ils viennent avec nous pour les appliquer… »

Vaincre le manque de sommeil, le mal de mer, la perte de repère, ça fait parti de ce qui rend accro au métier. Et puis, enchaîner le travail, chaque tâche suivant l’autre, c’est se sentir vivant. Seulement la mer, le vent, la tôle, la sueur, le poisson, le cri des mouettes dans le sillage du bateau. La liberté…